Interview Véronique Depondt

Céramiste des Trophées ATAA

Depuis 2018, vous concevez et réalisez les trophées ATAA. Pouvez-vous nous dire ce que représentent ces œuvres en céramique ?

Pour concevoir les trophées ATAA, j’ai pensé à un objet qui serait à la fois beau pour lui-même et chargé de sens. Un objet vertical comme un menhir, une stèle ou un bloc de pierre taillée, pour conserver la fonction première de trophée. Je suis aussi partie de l’idée d’une pierre gravée, en référence aux premières écritures. Les mots gravés sur ces céramiques proviennent du grec ancien et du chinois. Ces derniers ont été choisis pour leur belle graphie, tandis que les mots sélectionnés traduisent les valeurs défendues par l’association. Personnellement, j’y adhère complètement. C’est comme une évidence.

Mots chinois :

Transmettre

Donner/offrir

Transformer/changer

Partager

Vérité

Mots grecs :

Fidélité

Sens

Minutie/rigueur/précision

Donner/distribuer/transmettre

D’une manière générale, les symboles et les signes occupent une place centrale dans mon travail. Je les glane dans des livres d’art, de calligraphie, d’astronomie, comme je collectionne les petits cailloux. Parfois, ce sont les rencontres qui m’apportent de nouvelles sources. Ces symboles viennent des quatre coins du monde ou de périodes historiques différentes. J’ai cependant une prédilection pour les temps les plus primitifs… Cela est sans doute lié à un désir profond et spontané de reprendre contact avec nos origines et de remonter aux sources de l’humanité. Par ailleurs, je suis particulièrement sensible aux symboles de la croix et du cercle qu’on retrouve dans de nombreuses civilisations, ainsi qu’aux alphabets anciens. L’idée de mystère m’est également chère, c’est pourquoi je travaille les objets sur toutes leurs faces, même celles qui sont cachées.

Pouvez-vous nous décrire le processus de fabrication des trophées ATAA ?

Volontairement, je travaille sans moule, ainsi chaque objet devient une œuvre unique avec ses variantes. Tout d’abord, je tape la terre pour former des parallélépipèdes dans les proportions voulues, que je coupe ensuite en deux afin d’être vidés. En effet, une trop grosse masse de terre ne pourrait pas cuire et exploserait. Je referme avec de la barbotine. Après un lissage, il faut laisser l’argile se raffermir. Puis, je taille en creux les rainures sous les quatre rectangles de chaque face qui font référence au format de l’image de cinéma.

Avant de graver les écritures, je dois laisser la terre durcir davantage. Je commence par effectuer des striures obliques qui rappellent l’entaille des ciseaux à pierre. Il faut plusieurs jours pour la gravure : ne pas trop arracher, avoir le bon geste avec le bon outil. Ensuite, je retire quelques éclats imaginaires. Si le nom des lauréats est écrit à l’encre indélébile sous les trophées et non pas sculpté dans l’argile, c’est que cette opération est impossible à la dernière minute…

À ce stade, on laisse la terre sécher en la retournant régulièrement. Une première cuisson à 980°C peut enfin avoir lieu. On parle de biscuit ou de dégourdi. Après cette opération, j’applique l’émail. Cette année, j’ai eu envie de superposer deux émaux de couleurs différentes. Pour ce faire, je plonge les pièces dans un récipient haut et étroit rempli du premier bain d’émail. Lorsqu’on les sort du mélange, la couleur se disperse et donne l’impression que la mer s’est retirée sur le sable. Alors je plonge immédiatement la pièce dans le deuxième bain. Ensuite, s’opère une phase de nettoyage et de grattage de l’émail aggloméré dans la gravure et les creux. Les arêtes sont frottées à certains endroits pour donner un côté plus vivant à l’objet. Après un petit temps de séchage, la deuxième cuisson – à haute température – peut avoir lieu à 1270-1280°C.

Ce travail de la terre est passionnant. Comment devient-on céramiste ?

Longtemps j’ai rêvé de théâtre, tout en ayant un fort attrait pour les arts. Finalement, je suis entrée en architecture, une voie plus “sérieuse” et rassurante pour ma famille, d’autant qu’un de mes grands-pères était architecte… Néanmoins, mon diplôme d’architecte DPLG en poche, je suis revenue au théâtre. J’ai travaillé plusieurs années dans différents corps de métier des arts vivants (régie lumière, atelier de construction et plateau). Parallèlement, à force de tourner autour de la scène, j’ai fini par rentrer en 2e année du cours Florent puis à suivre les cours de l’école Jacques Lecoq.

Mais au final, j’étais toujours été rattrapée par la technique et les bureaux d’études. Pourtant, mon appétit créatif demandait d’être assouvi. Il me fallait retrouver une activité artistique à pratiquer seule. J’étais fascinée par la terre et par le verre soufflé, par le besoin de toucher la matière… J’ai fini par m’inscrire dans un atelier de céramique trouvé par hasard. Et j’ai eu le déclic ! Ce travail manuel m’affranchissait de la dichotomie entre la conception et la réalisation, inhérence à l’architecture. Cela s’est imposé comme une évidence. Ce rapport forme/matière/couleur portait en lui tout ce que je voulais concrétiser.

Après un an, j’ai suivi une formation professionnelle de tournage et appris l’art des émaux auprès d’Helena Klug. J’enseigne aujourd’hui en reprenant en partie sa méthode, dans un centre de formation professionnel et lors de stages. Transmettre me plaît beaucoup et occupe une place importante dans mon métier de céramiste. Cela complète également mon activité : il peut être difficile de vivre de la vente de sculptures et de pièces uniques, d’autant que je ne produis pas de grandes séries telles que la vaisselle.

Vous n’aimez pas reproduire à l’infini un modèle standard… Mais quelles dispositions faut-il selon vous pour travailler la terre ?

La manipulation de l’argile nécessite tout d’abord de la patience. Pour les prix ATAA, le processus de fabrication des neuf trophées s’est étalé sur un mois et demi environ. Par ailleurs, tourner la terre oblige d’être présent et de s’abandonner pour « centrer la terre ». Cette expression de tourneur peut également s’appliquer à l’état d’esprit nécessaire à la sculpture et au modelage de l’argile. On ne peut pas contraindre la matière, on s’adapte. Bien que je sois quelqu’un de déterminé et perfectionniste, je développe une attitude positive face à ces exigences auxquelles je me plie. Ce lâcher-prise libère d’ailleurs beaucoup la créativité. De ce point de vue, je me retrouve parfaitement dans une citation de Brancusi : « Les choses ne sont pas difficiles à faire, ce qui est difficile c’est de nous mettre en état de les faire. »

La terre nous impose donc son rythme. Le temps de séchage d’une pièce d’argile ne nous appartient pas. Pourtant, chaque étape nécessite que sa texture soit au bon stade : si la terre est trop sèche, on arrache ; si la terre est trop humide, ça colle et on laisse des traces de doigts. Le céramiste doit se soumettre au rythme de la nature, être à l’écoute et ne pas s’enfermer dans des automatismes. J’y vois une similitude avec le travail des traducteurs : il y a un temps juste pour faire les choses en harmonie. Traduire ne relève pas d’un processus mécanique.

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