L'anxiété

C’est la compagne du traducteur. En tout cas, la mienne. Tout le monde n’est pas comme Roberto Rossellini qui était toujours content de mes traductions. Même quand je lui disais : « Je me suis trompée », on aurait dit que ça lui était égal. Il m’apaisait : « Mais non, mais non, c’est très bien comme ça… L’erreur fait partie du travail. »

Il y en a que nous appelons « les Flaubert », ceux qui nous font trembler, les maniaques qui revoient cent fois la même phrase. Et ce sont toujours des Italiens, jamais des Français. Ce sont les Italiens qui connaissent le français, ou croient le connaître.

Il y en a qui sont si têtus que je garde l’erreur qu’ils essaient de m’imposer. Par exemple, Tinto Brass m’a fait mettre « Je vais » pour « Io vado ». J’ai eu beau lui affirmer qu’on dit « Je m’en vais » ou « J’y vais » ou « Je vais à tel endroit » mais jamais « Je vais » tout seul, rien à faire. Alors j’ai laissé.

Alberto Sordi, il y a des années, pour un film de lui Finchè c’è guerra, c’è speranza (Tant qu’il y a de la guerre, il y a de l’espoir [1974]), m’a demandé, à brûle-pourpoint, si on disait vraiment « Où étais-tu passé », alors que mot à mot en italien, c’était « Dove sei andato ? ». Comme j’ai toujours la hantise de l’erreur, j’ai dû le regarder avec des yeux si désespérés, en disant : « … Oui, c’est une formule courante… » qu’il m’a interrompue : « Ça va, ça va, n’en parlons plus. » Après ça, il n’a plus émis un seul doute. Par gentillesse. Et par fatalisme.

Passe encore pour le réalisateur ou le comédien ! Mais si c’est une secrétaire qui se flatte de parler français, alors c’est la fin de tout. Pour se faire bien voir par ses patrons, pour montrer qu’elle a de la culture, la pauvre femme prend un plaisir exquis à éplucher votre texte, à corriger vos erreurs, mais surtout à en ajouter d’autres. « Pourquoi n’avez-vous pas mis deux “T” à quatre ? » me reprochait une de celles-ci (quatre s’écrit « quattro ») et aussi « la cinquantaine ? Non, c’est le commissaire qui a cinquante ans, c’est lui… ce n’est pas une femme… » Les bras m’en tombent.

Il y a une personne dans une production, d’ailleurs une amie, puisqu’elle m’appelle toujours pour me donner des traductions, qui me téléphone immanquablement pour me dire :

– Nous venons de recevoir ta traduction. Avoue-le ! Ce n’est pas toi qui as fait ça !

Comme je la connais, je dis :

– Mais si, c’est moi, mais je ne sais plus traduire, tu le sais bien.

Un instant de silence, puis :

– Est-ce que je peux corriger ? Tu sais, ça doit aller à une grande comédienne et je ne voudrais pas…

– Corrige, corrige… Fais ce que tu veux… Merci beaucoup, à bientôt.

Au début, ça me déprimait.

Ceux qui épouvantent, quand on est surchargé de travail, ce sont ceux qui vous apportent un texte, quel qu’il soit, en disant : « Eh bien, je vais vous expliquer… Parce que c’est un texte très subtil… très spécial… ça vous aidera à comprendre… Les sentiments du protagoniste sont contrastés. Il est éternellement déchiré entre une sensibilité écorchée et… Voyez, par exemple, là j’ai mis : “Il prend son revolver et tire sur Elena…” Il faut comprendre que ce geste meurtrier est aussi une réaction d’amour bafoué, etc. »

Il faut couper court, être même cassant si on ne veut pas se retrouver trois heures plus tard, l’œil hagard, affalé sur un canapé avec l’auteur qui « explique » son film…

Quand ce sont des jeunes, des auteurs débutants, on peut leur accorder quelques minutes avant qu’ils ne se lancent dans une description échevelée et poétique qui vous laisserait sur le flanc. Puis il faut dire la vérité : que si c’est bien écrit, le producteur comprendra tout. Là, je m’engage beaucoup ! En tout cas, si c’est pour un comédien, celui-ci aura le temps de découvrir toutes les finesses du texte. J’essaie parfois d’envoyer l’auteur carrément à Paris, directement chez le comédien avec ma traduction sous le bras, décorée d’un petit billet bref : « Vous seriez assez aimable de recevoir cette traduction hâtive, à laquelle j’aurais aimé accorder plus de temps… » En général, ça fait plaisir à tout le monde, surtout à moi.

Pour les autres, les « grands », ce problème se pose rarement. D’abord, ils ne savent pas qui fera la traduction, c’est de la production que part l’initiative. Et la production ne s’intéresse qu’au prix de la page et à la date de livraison. Si, par hasard, un « grand » désire relire votre œuvre, cela vous autorise à lui donner un brouillon innommable, économisant ainsi sur les frais de dactylo, qui retombent sur la production.

L’auteur a toutes les raisons d’être méfiant, mais je répète que ça ne sert à rien, car on sait traduire ou on ne sait pas, et dans ce dernier cas, aucune relecture ne sera suffisante.

Les traducteurs dont il faut se méfier, ce sont ceux qui déclarent traduire en allemand, en anglais, en espagnol, en russe, en chinois et vice-versa. Il est évident qu’ils traduiront mal dans toutes les langues. On ne traduit bien que dans sa langue maternelle, quelle jolie expression. Un vrai traducteur, sérieux, peut traduire (et encore !) de deux ou trois langues dans la sienne. Mais sûrement pas le contraire. Ne pas croire ceux qui disent : « Oui, mais j’ai passé la moitié de ma vie dans tel pays. » Moi aussi, je suis en Italie depuis quarante ans. Durant les années de vache enragée, j’ai accepté autrefois des traductions du français en italien. Plates, honteuses. La vraie mauvaise traduction, c’est la traduction morne.

Le producteur croit à son film. C’est souvent un producteur peu fortuné qui attend le miracle. Et il vous reçoit dans son modeste bureau avec un : « Ce sujet, c’est Casablanca transposé. »

Les jeunes metteurs en scène, à la fois timides et orgueilleux, annoncent leur scénario comme « très spécial », « pas comme les autres »…

Le producteur qui y croit vous tendra souvent un texte à traduire en vous annonçant aussitôt la couleur : « C’est mieux que E.T., que La Guerre des Étoiles ou que King Kong. »

Je me retrouve avec une histoire de science-fiction où on a rogné sur les dépenses, où tous les astronefs explosent derrière des montagnes, où tous les masques ont été repris en sous-main et où l’action se déroule dans une tempête de sable ou de neige ou la nuit… Ce genre de traduction m’émeut toujours !

« Ah, c’est un vrai bohémien » vous dira un intellectuel italien parlant de son ami peintre. Quand j’interviens en affirmant qu’il faut dire « bohème », j’étonne et je déplais…

Marie-Claire Solleville au début de son séjour en Italie.
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