Interview d’Abel-Antoine Vial

Membre du jury du Prix ATAA 2019
Adaptation d’une série en doublage

Lors de la cérémonie de remise des Prix ATAA 2019, votre jury a surpris toute l’assemblée en réalisant le détournement des séries finalistes.

Nous n’avions pas envie de faire de discours. On cherchait à être divertissants et à donner un autre souffle à notre présentation. L’idée du détournement est venue d’un délire d’adaptateur : quand on travaille sur une série, on tourne parfois les mots dans tous les sens sans parvenir à être synchrone. Ce sont des moments très frustrants. Mais si tout d’un coup on commence à dire n’importe quoi, le résultat est toujours plus synchrone que tout ce qu’on s’échinait à sortir !

Pour parvenir à la phrase juste, on fonctionne par essais successifs. Parfois, quand je me relis, je me rends compte que c’est trop compliqué à dire ou que la phrase n’est pas naturelle en français. Il arrive que ce travail devienne laborieux. Dans le cadre du doublage, le texte a pour vocation d’être dit à l’oral. Il faut être attentif à servir le jeu des comédiens : ne pas faire dire trop de mots et utiliser le même débit que l’acteur.

Pour la cérémonie de remise des Prix ATAA 2019, notre idée était aussi de faire référence au film culte Le Grand détournement, la classe américaine. En fait, dès lors que l'on réécrit les répliques d’un film doublé, on obtient une tout autre histoire. Dans le cadre d’un doublage, on peut faire dire des choses très différentes. Par exemple, le choix de conserver ou pas les accents des personnages de la VO. Cette question fait encore souvent débat. Nous avons des cas tristement célèbres, notamment celui d’Eddy Murphy dont l’accent « français » pourrait aujourd'hui avoir une connotation raciste. Dans notre détournement, nous avons choisi de tourner cela en dérision en disant : « C’est une demande du client ! », mais il est vrai que c’est souvent l’objet d’une discussion avec le directeur de plateau.

Ce détournement a provoqué l’hilarité de toute la salle, notamment l’asynchronisme d’un des personnages. Néanmoins, il n’en dénonce pas moins des sujets sensibles de la profession.

Oui, on y évoque en particulier notre confort de travail. La marque d’eau est devenue une grosse nuisance pour les adaptateurs. Avoir le logo du studio ou la mention « property of » – suivie du nom de l’adaptateur ou du chargé de production – en plein milieu de l’écran, c’est vraiment emmerdant ! Surtout lorsqu’on doit faire un travail de précision. Il nous arrive de devoir zoomer ou de modifier la luminosité pour bien voir l’image. Les water marks compliquent notre travail tout particulièrement lors des cadrages serrés où le synchronisme doit être au cordeau.

Les distributeurs semblent particulièrement inquiets concernant le piratage.

En effet, et parfois les droits sont totalement verrouillés. Pour le détournement, nous n’avons pas obtenu l’autorisation de réutiliser des images de Mind Hunter, une des séries finalistes. Sans nous mettre à dos les distributeurs, nous avons souhaité évoquer ce point.

Quel que soit le point de vue, la question des droits est au cœur de toutes les préoccupations ?

Dans le détournement, nous parlons évidemment du problème des droits d’auteur. Nos préoccupations tournent autour des copyrights et de la citation des noms des adaptateurs. Sur les bases de données de films, sur Wikipédia ou encore sur lMDB, il n’est fait aucune mention des adaptateurs, alors même qu’on y trouve tout le casting, la production, les décorateurs...

La rémunération et les droits de diffusion nous inquiètent également. On assiste à une baisse des conditions de travail, bien que la multiplication des plateformes et des séries génère davantage de travail. Avec Netflix, nous ne touchons quasiment plus de rémunération. La SACEM et la SCAM sont cependant sur le dossier.

L'équipe du Grand Détaarnement !

Malgré ces réalités, votre détournement se voulait très drôle. Le jury semble s’être bien amusé à le réaliser.

Ce détournement a représenté une bonne semaine de travail. Et Clémentine Blayo a été particulièrement héroïque. Au départ, nous avons écrit une trame à plat sans images. Ensuite, Clémentine a recherché les images qui nous permettraient de placer le texte. Ensuite, il a fallu faire le montage des images des différentes séries. Anne Fombeurre et Clémentine ont affiné les dialogues pour qu’ils soient synchrones sur le plateau et en adaptation avec la vidéo. Enfin, on a terminé avec l’enregistrement et le mixage en studio.

C’était la première fois que vous faisiez partie d’un jury ATAA. Qu’est-ce que cela a représenté pour vous ?

C’était l’opportunité de travailler en équipe pendant toute une année. J’ai aimé l’idée de confronter nos points de vue professionnels, d’identifier ce qui est affaire de goût, ce qui est objectif...

Être juré permet aussi de développer son réseau en rencontrant d'autres auteurs et d'autres professionnels du doublage, de la même manière que lorsqu'on assiste à des réunions du conseil d’administration, à l’assemblée générale annuelle et aux portes ouvertes de l’ATAA. Il m'est aussi arrivé d'aller parler de mon métier dans les universités. Toutes ces actions, ainsi que les personnes croisées sur les plateaux, sont importantes pour moi. Je pense que beaucoup de choses fonctionnent par le bouche-à-oreilles. C’est d’ailleurs ainsi que j’ai décroché mon premier contrat en France : j’ai eu la chance d’être recommandé (je l'ai appris des années plus tard !) par une personne connue par le biais de l'ATAA. Cette recommandation m’a mis le pied à l’étrier ! Car en France, je n’avais aucune expérience. Après avoir obtenu mon Master de Traduction audiovisuelle en Angleterre, j’ai fait la voice over de documentaires et de télé-réalité comme L’Incroyable famille Kardashian et autres merveilleux programmes. Je traduisais les commentaires sur les tenues des stars du tapis rouge pour des programmes satellite ou du câble. En rentrant en France, je n’avais quasiment aucun contact. Au début, j’ai dû faire du porte-à-porte : j’allais voir les studios et assister à des plateaux de doublage pour savoir comment ça se passait. C’est aussi en rencontrant des confrères à l’ATAA que j’ai signé ma première adaptation à quatre mains. Cela confirme combien le réseau peut être bénéfique.

Interview de Léa Le Dimna

Nommée pour le prix ATAA de l’Adaptation d’un film en sous-titrage
non anglophone

Vous avez été nommée pour le prix ATAA de l’Adaptation d’un film en sous-titrage non anglophone. Que représente cette nomination pour vous ?

C’est incroyable d’avoir été nommée pour ce prix ! Je n’en revenais pas que mon travail ait pu être repéré ! En fait, je suis totalement autodidacte dans ce métier. Même sans avoir gagné le prix, cette nomination représente une reconnaissance inespérée de la part de la profession.

Au départ, ma vocation n’était pas de devenir traductrice et je ne me suis jamais sentie légitime. D’autant que j’ai conscience de la difficulté du métier... Mon parcours est avant tout une histoire de rencontres, car longtemps je me suis cherchée professionnellement. Si je suis adaptatrice aujourd’hui, c’est grâce à ceux – notamment des réalisateurs – qui m’ont fait confiance et offert des opportunités.

Interview de Sofyane Rouis

Revenue & Client Services Manager pour Deluxe Media Paris

En tant que studio de doublage et de localisation audiovisuelle, pouvez-vous nous dire comment se passent en coulisses les négociations sur les tarifs d’adaptation ?

Il existe plusieurs configurations. Lorsque le programme est produit, traduit et localisé par le distributeur en direct, le coût de l’adaptation en français est budgété à l’avance. Dans ce cas de figure, on prête très généralement attention à l’ensemble des dépenses du projet. De plus, les distributeurs connaissent les prix pratiqués : les tarifs sont respectés et ne nécessitent pas d’être discutés.