Ceci n’est pas un exercice

Défi ? Exercice ? Ou destruction de valeur des œuvres et de nos métiers ?

La société Lylo, qui œuvre dans le domaine de la post-production audiovisuelle, cherche actuellement des adaptateurs de doublage pour les aider à relever un « défi » lancé par Netflix. La proposition reçue par quelques auteur(e)s se présente en ces termes (par amour de la VO, nous laissons les fautes) :

« Nous avons été contacté par Netflix pour participer a une sorte d’exercice qui consiste à leur fournir en un temps record une « adaptation » d’un telefilm de 90 min, en sachant qu’il nous fournisse une traduction française.

Alors tiens toi bien le temps record est 5 jours !! Tadam !

Donc notre idée pour relever le défi serait de repartir l’adaptation entre 3 auteurs en 3 jours et le 4ème jour de confier à un autre auteur de faire une relecture / harmonisation de l’ensemble et de finir la journée avec une simulation en présence d’un comédien ou DA. »

Arrêtons-nous sur cette formulation : « nous avons été contactés par Netflix pour participer à une sorte d’exercice qui consiste à leur fournir en un temps record une « adaptation » d’un téléfilm de 90 min ». L’exercice en question ressemble fort à une offre de contrat d’adaptation, en urgence de surcroît. Puis, on précise le délai : 5 jours pour adapter 90 minutes. Heureusement qu’on se cramponnait, en effet, sans quoi beaucoup seraient tombés de leur chaise. Rappelons que les organisations professionnelles recommandent pour l’écriture du doublage d’une fiction de 100 minutes un délai de 2 à 3 semaines. Mais qu’à cela ne tienne : chez Lylo, on n’a pas de délais professionnels, mais on a des idées : pour livrer le travail dans les temps, il suffit de saucissonner l’œuvre et de répartir le travail entre trois adaptateurs, puis de demander à un quatrième (plutôt qu’à un des trois premiers, histoire de faire une encore plus belle bouillie) d’harmoniser en une journée 90 minutes de vidéo. Malin ! Cependant, même avec ce découpage, le rythme de travail demandé n’est en rien réaliste, d’autant que cette société ne fournit pas de détection et que les adaptateurs devront également réaliser cette tâche, toujours en un temps record.

Quelle qualité peut-on espérer dès lors ? Car, au-delà des conditions de travail des adaptateurs, on est en droit de se poser la question du respect de l’œuvre adaptée. Les conditions d’enregistrement seront-elles à l’avenant ? Enregistré-monté-mixé en trois jours, alors qu’il en faudrait une dizaine ? S’agit-il d’un « test », comme on peut penser que l’était le doublage catastrophique de Dumbbells en 2016, qui avait valu tant de moqueries à Netflix ? Le mastodonte cherche-t-il à savoir comment, et avec la collaboration de quels prestataires, il peut casser un savoir-faire français mondialement reconnu afin de faire des économies de bout de chandelle ?

Une chose est sûre, dans ces conditions, c’est bien une « adaptation » que l’on obtiendra et les guillemets employés dans l’offre de Lylo prennent tout leur sens. On peut même penser qu’elle sera dans un français de grande « qualité », sans « aucun » contresens, et probablement « synchrone ».

Netflix a dépensé 6 milliards de dollars en 2017 en achat de contenus et en productions originales. Ce montant devrait passer à 8 milliards en 2018. On peut se demander quel business model fait croire à cette société qu’elle doit ensuite massacrer ses propres investissements en les adaptant dans des conditions totalement non-professionnelles. L’adaptation vers le français, en doublage comme en sous-titrage, est le filtre par lequel doivent passer les efforts financiers et créatifs engagés dans l’œuvre originale. Les traductrices et les traducteurs possèdent le savoir-faire nécessaire à la transmission et à la mise en valeur de ces œuvres. Avec ce genre d’offres, le laboratoire et le commanditaire participent à la destruction de valeur des œuvres et de nos métiers (dont ils vivent, pourtant), et se moquent ouvertement du téléspectateur.

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